Penser les personnes mineures comme groupe socio-politique

« Interpellation » d’adolescent.es à Mantes-la-Jolie, 2018

A l’instar des femmes, les personnes mineures constituent un groupe social discriminé, torturé, vendu, violenté psychiquement, physiquement et sexuellement à travers le temps et l’espace. Elles sont à la fois mains d’œuvre dociles, réceptacles des aspirations familiales les plus tordues, et victimes des angoisses perpétuelles des adultes qui les entourent. Nous leur avons construit une société qui leur est hostile, exige d’elles qu’elles soient sages et se taisent.

Être un enfant agréable c’est comme être une femme « bien » : ne pas revendiquer trop fort, obéir aux chefs, écouter des gens qui ne les écoutent pas, considérer les adultes comme supérieurement intelligents, renoncer à vivre sa propre liberté. Comme pour les femmes, la vie des enfants et des adolescents est quadrillée par des mœurs et des institutions judéo-chrétiennes, qui tiennent les mineurs comme inférieurs. Des discours qui se veulent bienveillants considèrent enfants et ados comme des « adultes en devenir » et pour cela nous devrions, nous, adultes accomplis, transmettre notre vision du monde prévalente, mais qu’en est-il de ce qu’ils sont aujourd’hui ?

Il est de plus en plus évident que l’espace public est le lieu premier de l’absence des enfants et adolescent.es (de nombreux articles existent à ce sujet): l’environnement du quotidien se révèle dangereux, étroit, bruyant et sale. Mais cette disparition n’est pas qu’un dommage collatéral des politiques urbanistiques, le problème ne vient pas du manque de tobogan ou d’animaux sur ressorts: elle est l’incarnation dans le réel de la non-place des mineur.es dans la vie publique, voire même du contrôle permanent auquel iels sont soumis.es. Il a été totalement normalisé au fil des ans que les mineur.es ne soient ni entendu.es, ni entendables, que leur corps soient contraints de l’enfance à l’âge adulte. C’est même la théorie pédagogique la plus répandue à travers nos lieux d’accueil de l’enfance. L’existence en huis-clos que vivent une grande majorité des enfants et ados n’est pas sans rappeler les vies qu’ont subies les femmes lorsque chaque décision les concernant était prise par un homme. C’est d’ailleurs sur ce modèle d’éducation des enfants que les hommes ont calqué leur façon de traiter leurs épouses, leurs sœurs, les filles adultes…

Aujourd’hui, différents courants féministes s’efforcent de replacer les femmes aux commandes de leurs histoires et de leur être-à-soi et à l’autre. Il en est de même pour les personnes racisées, qu’on peut, par exemple, lire et écouter sur différents médias ou voir à la télévision. Cela ne se fait pas sans heurts et sans obstacles, tant nos ennemis sont mesquins et égotistes. Nous sommes donc régulièrement traitées « comme des enfants »: avec condescendance, mépris et sans intérêt. Pour autant, nous sommes de plus en plus en position de nous défendre, car nous faisons groupe et sommes identifiées comme corps en luttes. Il me semble que concernant les personnes mineures, nous n’en sommes pas à ce point ni même aux prémices.

Les jeunes subissent le salariat non seulement car nous ne leur proposons que ça comme avenir, mais également parce qu’une société construite autour de l’emploi salarié productiviste voit son temps rythmé par ce dernier. Les personnes mineures représentent donc un obstacle à l’organisation de ce temps, l’école telle qu’elle est pensée et construite représente, elle, une solution. Certain.e.s chanceux.ses se verront éduquer à la maison, d’autres dans des écoles « alternatives » à 600 euros par mois, pendant que la masse grouillante d’enfants des classes populaires continuera d’alimenter la bête (vous le dites si ça devient trop évident que je n’aime pas l’éducation nationale, car j’essaie de rester discrète). Il en est ainsi depuis le 18ème siècle et il n’est pas question de changer.

Ce que nous nous gardons bien d’apprendre à « nos jeunes », c’est qu’elleux aussi ont leur histoire des luttes: de la révolution française à la Commune, leurs mains ont tenues des armes et construit des barricades. Iels ont hurlées leurs faim et leurs colères. Iels se sont organisé.es en tant que groupe, se revendiquant en tant que mineur.es. Iels ont fugué.es, ont publiés des fanzines politiques, ont tenus des lieux en autogestion, à 9 ans comme à 15 (j’invite ici à lire le premier chapitre du livre de Yves Bonnardel, La domination adulte, l’oppression des mineurs. Ed. Le Hêtre Myriadis).

Paradoxalement, alors qu’on considère le travail des enfants comme condamnable, c’est une des conditions qui a permis le plus aux enfants de s’organiser comme syndicat, non seulement pour réclamer des droits en tant que travailleureuses, mais aussi en tant que personnes, certains collectifs de mineur.es rejetant d’ailleurs la Convention des droits de l’Enfant, pour la raison logique que, par la différenciation effectuée, il semble que les enfants ne sont pas concernés par les Droits de l’Homme (comme ne semblent pas l’être les femmes, les indigents et les apatrides. En fait c’est que pour les hommes propriétaires donc tant pis). Rappelons pour simple information que l’interdiction du travail des enfants à travers le monde n’empêche pas dans les faits leur exploitation et les place au contraire dans une situation d’illégalité dangereuse en les empêchant notamment de se syndiquer.

Bon puisqu’il faut le dire, bien sûr que je ne souhaite pas qu’on envoi des enfants réparer les petites pièces des endroit étroits dans les usines de textile pour permettre leur émancipation socio-politique. Cependant, je pense qu’il y a des leçons à tirer de ces mouvements de luttes conduits par des enfants, de la même manière que certaines féministes travaillent aujourd’hui sur les femmes oubliées de l’histoire. Il faut réhabiliter dans l’éducation populaire et la culture dédiée aux enfants et ados, ces histoires de jeunes en lutte contre l’ordre adulte, même si cela fait peur. Il nous faut lâcher prise, et accepter que nous les empêchons de se réaliser en tant qu’individu et en tant que groupe. Nous les limitons dans leurs compétences, leurs réflexions, leur créativité, leur rapport au monde et à leurs pairs car nous les empêchons de se constituer en tant que groupe socio-politique. Nous leur refusons leur droit à faire des choix les concernant, leur droit à la parole et la liberté de mouvement, sous couvert de sécurité et d’immaturité, or nous sommes les premiers responsables du manque d’autonomie des jeunes tant nous les étouffons. Iels n’ont pas de parole publique; c’est d’ailleurs à peine si nous parlons d’elleux en ces temps de campagne présidentielle, si ce n’est pour servir des dessins islamophobes et racistes (cf campagne de com sur la laïcité). Nous annihilons la conscience socio-politique de plus de 15 millions de personnes en France, et considérons comme tout à fait normal qu’un groupe aussi large d’individus n’ait pas mot à dire sur ce qui va constituer son environnement dans le présent et tout au long de la vie.

Nous les avons séparé.es les un.es des autres, chacun.e sa chaise, chacun.e sa chambre, chacun.e son groupe d’humains. Pourtant, une histoire les relie, une culture, des codes, des mœurs, une façon de voir la justice, d’organiser des rites. Iels ne sont pas que des adultes en devenir, mais des membres bien réels d’une société en ruines, dont l’émancipation des groupes dominés est le seul salut. Et les adultes n’ont pas le monopole de la colère.

Moi les hommes, je les hais.

Un mois d’Août caniculaire en France. Ralph Zurmély sue à grosses gouttes. Mais ce ne sont pas les 41° parisien qui le fait transpirer, c’est ce petit livre violet posé sur son bureau. Un tout petit livre violet et jaune de 96 pages. Que peut bien contenir ce petit objet de papier? Est-ce un guide insurrectionnel? Un manuel de petit anarchiste ? Un pamphlet anti-flics?

Il vous faut vous pencher sur la couverture cartonnée pour comprendre ce qui fait s’alarmer le palpitant de Ralph Zurmély. 6 mots. « Moi les hommes, je les déteste ». Les hommes! Elle les déteste! Zurmély halète, il fait les 100 pas dans son bureau. Je vais vous dire, il était pas loin de s’agenouiller dans un coin du mur et de se balancer d’avant en arrière. Mais un homme de sa stature ne se laisse pas aller à de tels comportements. Non! Ralph a une idée brillante. Une idée qui lui semble être une réponse proportionnelle et adaptée. Il faut absolument empêcher que cet objet se retrouve entre les mains de jeunes femmes de classes moyennes et de la petite bourgeoisie intellectuelle. Elles vont détester les hommes, et puis après quoi? Le travail? La police? Leur propre patrie?

Ralph a bien compris qu’en ce moment, les hommes de son espèce n’ont pas le vent en poupe. Mais, bon, ils essaient de faire bien pourtant. Ils essaient vraiment. Bon enfin d’accord, ils n’essaient pas vraiment. Alors Ralph se dit, aller maintenant on va vraiment essayer mais d’abord! D’abord il faut jeter l’opprobre sur cette femme qui ose dire, comme ça l’air de ne pas y toucher « moi les hommes, je les déteste » ! Non mais! Oh. On va pas se laisser emmerder. Aller, on censure juste cet essai-là, et puis après, promis on essaiera de faire bien. Mais enfin faut que les femmes y mettent du leur, tout de même. On ne va pas faire tous les efforts, fulmine Zuméry.

Ce que Ralph Zurmély ignore, c’est que parmi ces femmes misandres, il y en a qui ont saisi le livre dans un rayon de libraire et se sont dit en elle-même « elle les déteste? Oh! elle est bien conciliante. Moi les hommes, je les hais ». Et vous savez pourquoi elles ont pensé ça ? Ralph ne le sait pas non plus.

En réalité, Ralphy n’a même pas idée de la colère qui les ronge intérieurement, ces femmes qu’on dit misandres. Il ne réalise pas à quel point il devrait commencer à avoir peur. Lui, et le reste de son espèce. Ou fait-il semblant de ne pas le voir?

Peut-être a-t-il besoin qu’on lui explique? Peut-être que tous les hommes de son genre attendent un peu de pédagogie de notre part? Encore et toujours un peu de notre patience, un peu de notre temps?

Ils ont peut-être besoin de comprendre qu’à 14 ans, t’étais ivre, et ce mec s’est approché de toi pour te donner un verre d’eau, il t’as dit viens je vais te poser dans un lit tu sera mieux, t’as l’air pas bien, et il t’as allongé dans un lit t’étais dans un demi-sommeil, cette impression d’être dans du coton quand t’as trop bu tu vois? il a descendu ton pantalon ta culotte il t’as léché puis il t’as pénétré puis une fille est entrée en trombe dans la chambre pour hurler dégage! dégage! lâche ma pote! et le lendemain t’avais du sang sur ta culotte et ton dépucelage c’était ça et ton mec est arrivé t’as dormi avec lui incapable de te laisser toucher et quand vous vous êtes réveillés et que vous êtes sortis de la chambre tu t’es fait traiter de salope par les filles de ton collège que tu connaissais même pas et ton copain t’as quitté parce qu’à quoi bon, t’es qu’une salope t’avais 14 ans

Peut-être que lui ça lui est jamais arrivé d’aller en soirée avec ce sentiment d’être à vendre et qu’on t’observe parce-que les mecs ça observe tout le temps ça t’observe pour te dire que t’es bonne ou pour te dire que t’es moche que t’es une pute, ça t’observe et ça se frotte leur sale bite sur toi, ça te choppe la mâchoire pour t’embrasser de force, ça t’empêche même de pisser tranquille putain il veut pas que tu fermes la porte et heureusement t’es déjà forte et drôle et tu parles fort et il lâche l’affaire et tout ça dans la même soirée merde depuis tellement jeune on te traite comme ça, alors tu grandis et t’as peur de la rue et des hommes qui font trainer leurs pieds sur le bitume, des hommes qui ralentissent quand ils passent à côté de toi en voiture, qui veulent te forcer à monter, t’es une proie, observée tout le temps par mille paire d’yeux libidineux et tu te dis mon dieu mais si j’ai une fille on va l’observer comme ça et la traiter de pute et on lui refusera d’exister

Ralph n’a pas idée qu’un jour alors que ta mère est prise par ses travaux de couture elle te dit d’aller chez le médecin sans elle parce que c’est bien banal et que le médecin est gentil. Elle te rappelle qu’il dit toujours que t’es une belle petite fille et c’est important ça d’être une belle petite fille, et il s’inquiète de tes études et de ton avenir …Et tu te retrouves là toute nue parce que le docteur il a dit de te déshabiller entièrement pis de t’allonger il est à côté de toi et il met un gant tu le regardes faire et sa main descend au niveau de ton sexe ,il enfonce ses doigts très fort le plus loin qu’il puisse ,il te tient par l’épaule de l’autre main. Il est rouge et tu sens qu’il est énervé et tu ne sais pas pourquoi, t’espères que c’est pas ta faute .Il sort ses doigts plein de sang ,il sourit . Il te fait un vaccin et te dit que voilà tu es dépucelée . Tu te souviens pu s’il t’a dit de te taire, mais tu savais que tu pouvais pas le dire à ta mère parce que c’est sale qu’on touche ta pepette. Tu sens encore ses doigts dans ton vagin ça brûle . Tu viens d’avoir 11 ans t’es une grande petite fille mais tu sais pas quoi faire alors tu te tais pis ça continue quelques années mais il est gentil il s’inquiète pour ton avenir tu sais ma chérie

leur vomir sur la gueule toutes tes blessures, tu sais quand t’étais petite et que t’entendais la voiture se garer le soir, ça faisait ce bruit sur le gravier devant la maison, t’avais peut-être passée une bonne journée mais là y a l’homme de la maison qui va rentrer t’espères qu’il est de bonne humeur ce soir-là, que maman aura bien fait à manger que la maison sera propre et toi t’as fait tes devoirs sinon il est pas content et quand il est pas content tu comprends pas trop pourquoi mais il balance des chaises sur maman et ils se crient dessus très fort on entend dans toute la maison et tu te souviens une fois ils se sont battus sur le sol, une autre fois il a saisi ton frère par la gorge un jour tu pensais que c’était fini il allait plus revenir mais il est revenu et il est resté longtemps longtemps et tous les soirs jusqu’à la fin y avait un truc qui se tordait dans ton bide quand la voiture se garait dans l’allée et que le moteur s’éteignait tu sais ce bruit sur le gravier

Ralph Zurmély tu sais pas bien si il a une fille une sœur une femme une mère mais peut-être que sa fille sa sœur sa femme sa mère lui a jamais raconté qu’un jour elle avait un peu bu parce qu’elle était un peu triste c’était la nuit et t’étais toute seule dans la rue et ça comme t’es une femme c’est une grave erreur parce que y a un homme qui est sorti de nul part et qui t’as dit viens viens monte dans ma voiture je te raccompagne chez toi et y avait l’air d’un bon père de famille il avait une bonhomie sympathique alors tu t’es dit aller qu’est-ce qui peut m’arriver j’habite pas si loin, il s’est arrêté et il a mis son bras autour de tes épaules tu pouvais plus bouger il te serrait trop fort et il te disait aller embrasse moi je suis tellement seul embrasse moi et il t’as saisi par le visage ça t’as coupé le souffle et t’as rassemblé un peu de tes forces et t’as pu échapper à son étreinte et quitter la voiture, t’es rentrée humiliée et maintenant tu sais que t’es en danger à n’importe quel moment

Vous savez vous que je pourrais vous en raconter toute la nuit des histoires. Des petites anecdotes pis aussi pleins de souvenirs qui sont comme une matière noire visqueuse qui te colle à la peau et que des fois quand un homme t’approche trop t’as tout ton corps qui se crispe et dans ta tête ça chuchote ne me touche pas ne me touche pas et quand tu parles avec eux dans ta tête ça hurle laisse moi finir laisse moi parler laisse moi exprimer mes sentiments j’ai besoin j’ai besoin parce que ça brûle dans mon ventre

ça brûle un peu plus à chaque humiliation à chaque Polanski à chaque Darmanin à chaque Weinstein à chaque regard lubrique à chaque parole condescendante à chaque relation qui se termine dans les cris et les pleurs à chaque main qui touche tes fesses sans ton consentement à chaque fois qu’on te saisit les seins par surprise parce que c’est drôle non? c’est drôle comme quand on te dit alors t’es bien emmitouflé ça va être dur de te violer et que toi ça te fait un haut le cœur tu te sens menacée t’as envie de te cacher pour échapper au danger tu voudrais mettre tes mains devant tes yeux que ça te fasse disparaitre comme quand t’étais une enfant ça brûle un peu plus chaque fois qu’on veut te fait te sentir fragile

ça brûle à chaque sœur qu’on assassine sauvagement qu’on viole qu’on réduit en esclavage qu’on vend qu’on mutile qu’on humilie qu’on détruit dans la tête et dans la chaire

ça brûle tellement maintenant t’as une petite flamme qui danse dans ton ventre t’es pas sûre de vouloir qu’elle s’éteigne parce que y a des jours cette flamme elle t’embrase le cœur et ces jours-là t’as envie de foutre le feu au monde tu sais pas bien si c’est une bonne chose mais ces jours-là tu danses toi aussi comme la petite flamme, tu danses et tu les regarde tous de haut tu ris d’eux dans le fond ils sont si pathétiques minables

Peut-être qu’on a toute une petite flamme qui danse dans notre ventre parce qu’on nous a trop fait souffrir, et on pourrait faire comme ça un grand feu de joie exorciser notre colère réapprendre à s’aimer

La ville-monstre

Treasure Town – Amer Beton

Humaine sur son vélo. 9 heures du matin. Compte en banque à découvert. Fin du mois le 15. Il faut aller au travail. La route est pourrit. Les travaux présents, passés, futurs, ont dévoré le bitume. Il faut éviter les trous dans le sol, les bonbonnes de gaz hilarant qui jonchent le sol, comme des cailloux qu’on sèmerait frénétiquement pour retrouver son chemin. Eviter les sacs poubelles posés nonchalamment sur le trottoir. 

« Madame! S’il vous plait! » 

En retard au bureau. Pas une pièce de monnaie dans le porte-feuille. Rien à donner. Madame ne s’arrête pas.

« Je veux juste…. ». Elle pleure.

9 heures du matin. La ville-monstre a déjà gros appétit. Une femme à la rue à se mettre sous la dent.

15 heures. Tempête de pluie. Le ciel est sombre. Des tentes colorées installées ça et là, par petits groupes ou éloignées les unes des autres, transparaissent avec la tristesse grise du terrain vague. Non-contente d’avoir détruit leur âme, la ville-monstre s’abat sur les corps. Ces corps qui sont arrivés dans des bateaux gonflables rafistolés. Ces corps et ces esprits qui, un jour, ont eu le culot de croire à quelque-chose d’un peu mieux pour le futur.

Mais la ville-monstre n’est jamais rassasiée. Des migrants à se mettre sous la dent.

Humaine monte dans sa voiture. 18 heures. La tête pleine des récits de vie des enfants de pauvre. Ceux que la ville-monstre cache au monde. Elle en a dévoré des enfants. Y en a qu’elle a recraché. Peut-être que l’un de ceux-là est devenu ce tox à la jambe de pantalon relevé, qui cherche une veine, planqué dans une entrée d’immeuble insalubre. De ceux qui auraient dû être détruit mais qui continue de s’effriter.

Y a trop de tox dans la ville-monstre. Alors elle les laisse pourrir là. Dans une voiture à l’abandon. Dans une cabane au toit de tôle. Dans un coin d’arrêt de métro.

Humaine dans son appartement. 20 heures. Fatiguée. Contrariée. S’assoit. Se relève. Tourne en rond.

Ceux qu’elle mange pas, la ville-monstre les oppresse. Elle leur court après. Elle les choppe par derrière et elle dépose comme un poids d’une tonne sur leurs épaules. Et alors, tout devient plus terne.

Nouvelle journée. Le soleil est revenu. Il rend l’atmosphère moins pénible. Les tentes vont sécher. La défonce sera plus agréable réconforté par la chaleur. Peut-être que, de meilleure humeur, madame ou monsieur s’arrêtera pour donner une pièce. 

Les bulles de savon flottent dans l’air, le garçon tournoie sur lui-même pour les éclater. L’enfant tient un pinceau, il mélange toutes les peintures qui existent et tapisse la grande feuille blanche d’une couleur que tous les adultes font semblant d’admirer. Le petit chien navigue entre les personnes assises par terre; qui le caresse, qui le gratifie d’une friandise, qui joue avec lui. 

Tous ces gens qui courent. Malgré la fatigue, le poids sur les épaules. Ils fuient la ville-monstre. Elle voudrait bien les avaler. Tous. Mais ils courent. Ils trébuchent. Se retournent des fois. Mais tous les jours, ils courent, ils courent.

La ville-monstre s’étend, ses griffes s’allongent comme du lierre et grimpent sur les murs. La ville-monstre rampe. Sous les grilles des écoles, sous les portes des foyers, des usines, des garages, des bureaux… Elle se glisse sous nos vêtements et blesse nos chairs et nos cœurs.

On n’arrêtera pas la cadence infernale de leur course. 

Ils courent à perdre haleine. S’épuisent.

Les bulles de savon. Le pinceau. Ces gens qui courent. 

Fuir ou tuer le monstre. 

Fuir ou tuer Lille aux rats

 

 

 

 

 

 

ALL COPS ARE BASTARDS – émeutes dans les banlieues, covid-19, autoritarisme: la France en Avril 2020.

Dans la nuit du 19 au 20 Avril, des émeutes éclatent à travers les banlieues de France, riposte populaire après une violence policière de plus dans la longue liste des méfaits d’une institution en totale roue libre, placée hors de tout contrôle d’Etat. Loin d’être un cas isolé, cet accident est pourtant celui qui fera réagir médias et opinion publique. L’extrême-droite s’agite, qui pour rappeler que la victime était connue des services de police, qui pour hurler que cet homme ne respectait pas le confinement… Ces élucubrations pourraient être sans importance, mais ce serait oublier qu’il y a un mois, même la gauche anti-autoritaire saluait le travail des forces de l’ordre. Qui, donc, protège ces habitants de la police, si ce ne sont eux-même?

Le maintien de l’ordre dans les quartiers populaires et les violences policières qui en découlent, voire qui en sont un rouage, forment un micro-modèle de société: dans ces « zones de non-droit » (sic), le mépris des lois, de la justice, et de la dignité humaine inhérente à son espèce, sont l’apanage de ces milices d’état qui tuent, blessent, et humilient dans l’impunité la plus totale, depuis toujours. Tout comme les apatrides au regard des Droits de l’Homme dans l’analyse d’Arendt, les habitants de ces quartiers; enfant, hommes et femmes, jugés « ingouvernables » donc non-citoyens car désinstitutionnalisés, ne sont pas considérés comme des êtres humains à part entière. Tout ce qui nous provient « d’eux » ne saurait alors qu’être perçu comme nuisibles, illégitimes, ou suspicieux.

Ce maintien de l’ordre n’est pas la résultante d’une incompétence d’état, mais est au contraire bien pensé et éminemment politique: le cirque médiatique agite devant nous les spectres de l’émeute, du communautarisme, de la déscolarisation des jeunes, du marché noir, et nos gouvernants, par leurs réponses répressives, par le harcèlement policier, le meurtre sans honte de bébés, d’adolescents, d’hommes, des femmes âgées, pour lesquels ils ne répondent de rien, nous envoient ce message: « Ne vous avisez pas de vous énerver, car le résultat c’est ça. » Du couvre-feu à la présence militaire, les quartiers populaires sont depuis toujours les terrains de jeux des gouvernement qui, de mandat en mandat, n’ont fait que rendre plus visible le complexe colonialiste français.

En pleine pandémie, fort est le désir du président et de ses acolytes de faire sa plus grosse démonstration de pouvoir sur l’ensemble de la population, mais plus particulièrement sur les pauvres. Chair à canon de la crise sanitaire que nous traversons, les pauvres (ton voisin, ta cousine, ta mère, moi, le caissier de ta supérette, le guetteur du coin de ta rue) sont tous, en réalité, des « premières lignes ». En première ligne des mesures d’austérité, de dépolitisation de la vie quotidienne, de la surveillance de masse… En première ligne car pour la majorité d’entre nous, nous continuons de travailler, de prendre les transports en commun… ou encore parce que nous sommes enfermés dans des logements trop petits pour nous et nos familles et qu’alors la dépression nous guette, la folie nous attend au tournant et aucun psy payé une fortune ne sera là pour nous au sortir du confinement, ni de maison en bord de mer pour des vacances reposantes. Plus que jamais, la violence s’abat sur nous, le mépris de classe est à son paroxysme. Et pendant ce temps-là, les portes-paroles -déclarés ou non- du gouvernement nous sommes de nous habituer au pire: les policiers, les CRS, deviennent des compagnons de tous les jours, à tous les coins de rue, et cela parait bien normal.

Après s’être entraînés pendant des années dans les banlieues, nos chers gardiens de la paix se sont donnés à cœur joie dans nos manifestations, ils allaient enfin pouvoir déchaîner leur violence sur tout un chacun, quelle aubaine! Banlieusards, manifestants… Est-ce que dans le fond, ils ne l’avaient pas un peu cherché? Et puis, ce ne sont que des accidents… Progressivement, la rhétorique du « tous coupables, sauf la police » s’applique hors des cités HLM, sur tous les corps mais pas n’importe lesquels: les corps pauvres. Les agents des forces de l’ordre ont plus que jamais conscience de leur pouvoir d’apeurer, de faire souffrir. Aujourd’hui, ils sont ceux qui contrôlent notre légitimité à nous trouver hors de nos 4 murs et, surprise (!!) ne se sont pas départis de leur pire défaut: le contrôle au faciès.

Bien qu’il semble évident que la police se serve de la situation pour affirmer et réaffirmer son autorité sur les personnes racisées, ne considérons personne, hormis les bourgeois, hors de portée de la dérive autoritaire de l’Etat. Ne nous montrons pas plus naïfs que nous le sommes. Si les forces de l’ordre sont à ce point devenu hors de contrôle, c’est bien parce que la violence comme outil politique n’est plus un secret honteux qui ne se déploie que dans les banlieues, mais bien une alliée de la démocratie à la française. Et elle s’immiscera petit à petit dans les moindres recoins de la vie politique du pays.

Nous avons détourné le regard quand les gaz lacrymogènes explosaient dans le ciel d’Alger, nous avons feint la surprise à la mort de Malik Oussekine, on a voulu expliquer leur comportement par la fatigue ou la peur lors des émeutes de 2005, on a ignoré la détresse des familles de victimes… Puis un jour de Décembre 2018, les premiers blessés, là, en plein cœur de Paris! Flashball, grenades de désencerclement…des armes de guerre sur les Champs-Elysées. Mais notre seuil d’acceptation de la violence semble si élevé que nous ne concédons qu’à demi-mot que la situation prend une tournure légèrement inquiétante. Pourtant, 1 an 1/2 plus tard, la liste des morts et des blessés ne fait que s’allonger, et l’état fait plus que jamais la sourde-oreille. Non content de bafouer la dignité des victimes, Macron brandit un préfet Lallement comme une figure d’autorité pour nous rappeler à tous notre place de sujets immatures et irresponsables. Donc ingouvernables, et dès lors, hors des critères énoncés par les Droits de l’Homme pour exiger liberté et égalité.

Aujourd’hui, en Avril 2020, telle est la situation: nous ne pouvons plus sortir de chez nous, si ce n’est pour travailler, et consommer. Nos parcours sont quadrillés de contrôles de police. Des drônes surveillent l’espace public. Au déconfinement, nous aurons le droit de retourner travailler, et de mettre nos enfants en enfer à l’école. C’est tout. Certaines personnes continueront d’êtres confinées et surveillées. Alors que d’autres gouvernements offrent différentes réponses à cette crise (revenu universel, gel de loyers, des dettes, tests massifs de la population, arrêt total des usines, par exemple au Venezuela, à Cuba, en Espagne, en Allemagne… entre autres) Macron nous répète toutes les semaines que le confinement est la seule et la bonne solution et la croissance économique notre seul horizon. Puisque l’ennemi est un virus, personne ne devrait rien avoir à redire, et il serait même meurtrier de s’opposer aux mesures du gouvernement. Encore une situation dans laquelle la violence nous frappe de plein fouet. Situation toutefois inédite puisque nos corps sont empêchés comme ils ne l’ont pas été depuis la seconde guerre mondiale. Empêchés d’agir, de s’organiser politiquement, de prendre soin les uns des autres. Empêchés car l’Etat a nié dès le début notre droit à la protection et sous-estimé nos capacités d’actions.

L’ennemi est un virus.

Qu’en sera-t-il lorsque l’ennemi, ce sera nous? Nous comme corps politique, comme force idéologique, comme union inséparable? Vivrons-nous, à l’instar des banlieues et des territoires d’outre-mer, les couvres-feu, l’état d’urgence, la police partout, l’armée en renfort, les CRS à nos portes? Et quelle sera alors notre réaction? Est-ce qu’on agira en catimini? Est-ce qu’on portera nos plus belles œillères? Est-ce qu’on organisera la résistance? Pour se faire, il faudrait admettre le danger fasciste en place.

En bref, aucun virus, aucun acte terroriste, aucune émeute, aucune crise économique, aucune manifestation ne justifie une quelconque forme de violence à l’encontre de son propre peuple par les forces de l’ordre, ni ne justifie des mesures liberticides. Affirmer le contraire, c’est laisser s’installer la dictature, accepter l’impensable, s’habituer au pire.

Les gens

#1 Le loto

Un papy à moustache grise avec un certain embonpoint débarque fièrement sur son VTT. Il porte un short de foot, un tee-shirt noir et un sac à dos qui lui donne l’air d’un grand enfant. Il a la démarche touchante d’un Monsieur Bibendum. Dès qu’il rentre dans mon champ de vision, je pense à tous ces vieux messieurs croisés durant mon enfance à la campagne. Sa bonhomie appelle à la sympathie. Il descend de son vélo qu’il cale contre le mur en béton gris. Avec la grâce d’un enfant de 7 ans, il sort de son sac à dos une sacoche de laquelle il tire des tickets de loto. Avec un espoir affiché il rentre dans le PMU. En attendant sa sortie, je me dis que l’humain a vraiment quelque-chose de fascinant. 5 minutes plus tard, il réapparaît dans l’encadrement de la porte, la mine défaite, lâche un sourire mou au monsieur qui fume dehors, l’air de dire « encore une fois, c’est pas pour aujourd’hui ». Il remonte sur son vélo, et s’en retourne chez lui, j’imagine. Je me demande quels espoirs viennent raviver ces courts moments où il se rend, fier sur son destrier, au bar FDJ de la rue Georges Pompidou. Est ce qu’il s’imagine qu’il va pouvoir changer de VTT, faire plaisir à sa femme, à ses enfants, partir en vacances, peut-être déménager, acheter une super caisse, prendre sa revanche sur tout ce que la vie lui a pas donné. Est ce qu’à chaque défaite il est plus triste et plus en colère qu’avant ? Peut être que si un jour il gagnait, il ne saurait pas comment réagir, habitué à cette petite routine. J’ai envie de lui dire que c’est pas grave. Mais peut-être que pour lui c’est grave. Peut-être qu’il en a marre de ses baskets abîmés, de son vélo aux couleurs délavées, de ce trajet qu’il fait régulièrement, de cette rue, de cette ville. Peut être qu’il a un grand rêve de gosse, genre, ouvrir une brasserie, construire une fusée, aller en Chine, se nourrir de pizzas. On ne sait pas ce que qui se cache sous sa casquette bleue nuit. On ne sait pas vraiment tous les rêves d’enfants que la violence du monde a brisés.

#Dupont & Dupond

A peine arrivée au bord du lac, mon regard est attiré par trois hommes sortis tout droit d’une vieille comédie française aux relents paternalistes. L’un d’eux a le ventre bien rond, les cheveux blancs, le visage joufflu de l’homme qui a bien vécu, il porte un slip de bain noir qui semble tenir uniquement en étant coincé entre sa grosse bedaine et son pubis. En fait, il ressemble un peu à l’oncle Dursley avec un air plus sympathique. Malgré son potentiel, ce n’est pas lui qui m’intéresse, car Mr Dursley tient une conversation, que j’imagine tout à fait viril, avec deux individus. On pourrait croire qu’il n’y a qu’un seul homme, mais non, ils sont bien deux. On les distingue par leur légère différence de taille. De leur crâne dégarni sur le dessus, à leur bronzage impeccable en passant par l’éternel slip de bain noir, tout leur être semble avoir été fabriqué sur le même modèle. Lorsqu’ils s’approchent et étendent, dans un même geste, leur serviette sur le sol et s’y allongent, je constate que leur ressemblance est telle qu’ils ont le même nez pointu et les mêmes petits yeux au regard scrutateur, le visage rond et le menton fuyant. Ils ont le physique du récent retraité, sportif (probablement cycliste), qui assiste au match de foot de leur petit-fils, une montre élégante au poignet et un polo.

Quand je les vois tous deux allongés dans la même position, genoux relevé, pieds droit sur le talon, en train de tourner la tête de gauche à droite de manière parfaitement synchronisée, je me demande quelle genre de scène est en train de se jouer devant moi. Qui sont-ils? Frères, amis, amants? Si ils ne sont pas frères, est-ce qu’ils se sont rencontrés sur trouvetonsosie.fr ? Est-ce que ce site existe? Si non, est-ce que le jour de leur rencontre par hasard, ils sont devenus amis car ils se ressemblaient physiquement? Est-ce que l’un d’eux mène la danse? Ou est-ce que la synchronie minutieuse de leurs gestes n’est que la résultante d’une relation parfaitement égalitaire?

En pleine discussion sur la vitesse meurtrière à laquelle peut rouler une trottinette électrique (« on marche sur la tête! »), ils s’interrompent à la même seconde pour se rincer l’œil sur les jolies trentenaires qui se lèvent pour se rhabiller. Si ils ne sont pas amants, est-ce qu’ils ont une femme? Est-ce que leur femme se ressemblent ? Est-ce qu’ils font des rencards à quatre au restaurant et font s’embrouiller le serveur qui croit voir double?

Tant de questions sans réponse. Heureusement, ils resteront à jamais les personnages des milles et une histoires qu’ils vivent dans ma tête.

Le café

La nuit j’ai peur d’aller dormir. Je retarde le moment de me mettre au lit. Je tourne en rond. Je stagne, assise sur mon canapé. Je me démaquille, je me lave le visage, caché par du fond de teint, de la poudre, sûrement encrassé par la pollution de la ville. Je l’observe dans le miroir. Je n’en suis pas satisfaite, puis je me dis que, de toute façon, il est là pour toujours, et je passe à autre chose. J’ai le cœur qui se sert, et les larmes qui montent. Souvent je les retiens. Des fois je pleure. Je me sens minable de pleurer. Je m’habitue quand même à le dire aux autres, que ce matin, j’ai craqué. J’aime le verbaliser. Je le dis en rigolant, de façon légère.

Je crains toujours le lendemain. Je crains que la journée soit longue. Que mes relations avec autrui soient difficiles. J’anticipe trop l’angoisse, la gêne, le malaise, le mal-être. Je veux fuir la tristesse, la boule au ventre. C’est pour ça que je retarde l’endormissement. Dormir, c’est cauchemarder, et au mieux, rêver. Rêver ce qu’on n’aura pas, ce qu’on n’a pas eu, ce qu’on n’a pas su faire, su dire, fantasmer des relations, des moments, des souvenirs.

Quand le réveil sonne, ou que je me réveille naturellement, je reste toujours au lit plus que je ne le devrais. C’est mon cocon. Rien ne peut m’arriver de mal. Une drôle de cabane qui protège mais qui fait ressortir toutes les pensées, des plus belles aux plus sombres. Je reste là. Je caresse le chat. Quand je n’ai rien de prévu, je me prélasse, parfois ce n’est pas aussi agréable que ce que ce mot veut dire, c’est comme si une matière visqueuse me collait à la peau, rentrait dans mes entrailles et ravivait l’anxiété. En fait je ne me prélasse pas, je m’enfonce dans mon matelas, je me cache sous la couette. C’est une fuite, de la lâcheté.

Si j’ai des obligations, je réunis ce que la nuit m’a donné d’énergie et je commence à réfléchir étape par étape : aller aux toilettes, nourrir le chat, faire le café, faire griller du pain. J’ai plus trop goût aux petits déjeuners en ce moment. J’apprécie simplement mon café. Le café, je l’associe à des moments de joie. Je ne sais pas vraiment pourquoi. Il me fait penser aux petits-déjeuners que j’ai aimé. Chez mon père, quand j’étais pas encore rentrée dans cette vie d’adulte. Chez mes amis, quand on passait encore des journées interminables à discuter, à se crier dessus des fois, à se faire mille promesses. Chez ma mère, quand je redeviens une petite fille dont on prend soin. Je pense aussi au café qu’un potentiel amoureux t’offre. Il s’avère en général que ce ne sera jamais un amoureux, finalement. Je sais pas pourquoi je veux un amoureux. En réalité, je pense que je n’en veux pas. Je n’associe jamais le café à des mauvais moments. J’aime boire du café avec mes collègues. Quand j’étais en stage en foyer d’enfants, j’aimais le café à 7 heures du matin, quand les enfants se réveillaient doucement. J’aimais faire partie de ce moment de leur vie. Aujourd’hui, j’aime faire partie de ces moments au bureau. J’aime servir le café, et qu’on m’en propose. J’aime la communion autour de cette boisson, comme j’apprécie la solitude assise à ma table à manger, avec ma tasse chaude dans les mains. J’aime boire mon café dans une tasse que j’aime, que je trouve jolie, ou qui me rappelle quelqu’un.

C’est d’abord l’odeur du café qui fait émerger en moi des sentiments positifs. Il n’y a pas de plus belle façon de réveiller une personne qu’on aime qu’en ayant préparé le café, et que son odeur embaume la pièce. C’est d’une délicatesse folle que d’avoir pensé ainsi à son bien-être. Le café offre des moments qui s’éternisent. Des discussions douces, des fous rires, des débats intenses. Quand je suis amoureuse, et que je ne sais pas vraiment si c’est réciproque, le temps du café est un temps de répit. La complicité est encore là, aucune question ne se pose. Dans ma vie, c’est rarement réciproque, puisque visiblement je ne recherche que ça, et même si je ressens souvent de la mélancolie à l’évocation de ces amours avortés, je repense toujours avec sourire à ce court instant où le doute est permis. Les mains se touchent encore, les regard restent tendres. C’est après que j’angoisse. Je me dis que, sûrement, nous ne boirons plus jamais de café ensemble. Au bout de quelques semaines, quelques mois, j’envisage que d’autres cafés sont à venir avec un garçon qui l’aura préparé, et qui aura des belles tasses.

J’ai peur de dormir le soir, j’ai peur du lendemain, peur des autres, peur de moi, de mes choix, de mes sentiments, d’aimer trop, ou pas assez, de mal aimer, d’offrir trop peu de moi ou de trop m’oublier. Mais j’ai juste envie de boire du café avec des gens que j’aime. Ou seule, sereine, sur une chaise confortable, assise à un bureau qui me donne envie d’écrire.

À nous qui ne sommes rien, et à nos enfants.

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Le monde vibre. Et nos cœurs résonnent. Il vibre de colère. De cette colère sourde qui s’empare de nous sitôt que l’on prend conscience que l’on nous ment. Cela peut arriver très jeune, vous savez, lorsqu’on voit sa mère pleurer et qu’on comprend bien à quel point nous sommes seuls dans cet îlot de tristesse. Cela peut venir plus tard. Cela peut nous frapper à 40 ans. Assis sur une chaise de bureau inconfortable devant des données vides d’émotion sur un écran jaunâtre qui rend progressivement myope. On peut soudainement réaliser : « On m’avait dit que la vie serait dure mais personne ne m’a prévenu qu’elle pouvait être aussi plate ». L’ennui. On enferme les gens dans l’ennui. La neutralité des sentiments. Le vide. La médiocrité. Et nos cœurs résonnent. Le monde vibre d’amour. D’amour maladroit. D’amour frustré. D’amour blessé.

Cela peut venir très tôt, vous savez. Comme par exemple, cet enfant qui n’a pas de manteau l’hiver et que ses parents oublient à la garderie. Mais personne ne dit rien. Et lorsqu’il est à la maison, personne ne le regarde vraiment, personne ne l’entend vraiment. Il erre à travers les pièces, laisse derrière lui le son calfeutré de ses tout petits pas. Et puis cela peut venir plus tard. Parce qu’on a tellement cherché à se tordre de tous les côtés pour rentrer dans un schéma familial, qu’on se rend compte que ça tient pas, tout ça, et qu’on est allés trop loin dans la négation de soi et alors on explose et plus personne autour de nous n’a de réalité palpable. On appelle ça la « crise de la quarantaine » mais la vérité c’est que c’est « la crise du schéma familial traditionnel ». On se reconstruit comme on peut, peut-être jamais complètement parce qu’on veut nous faire croire dans les films qu’il s’agit de changer de vie uniquement pour soi-même petit individu. Malheureusement pour eux, nos cœurs résonnent. Et le monde vibre. De haine. De haine exacerbée.

Incomprise, frustrée. De la haine dans des ego blessés. Blessés par le silence, le mépris, les regards hautains, le nombre de fois qu’on a entendu « ah bah oui mais c’est comme ça ». Les humiliations de la banquière, les humiliations du huissier, du juge, du flic, du professeur. Des vies humiliée. Des êtres humains à qui on demande en permanence de se justifier d’exister. Comme si simplement « être » n’était jamais assez. On n’est jamais assez « pauvres », jamais assez « méritants », jamais assez « en recherche d’emploi », jamais, jamais, jamais. Niés jusque dans nos ressentis. Notre faim ne compte pas, notre froid ne compte pas, nos douleurs ne comptent pas, notre envie d’amour ne compte pas. Nous ne comptons pas. Nous sommes de ces gens qui ne sont rien. NOUS. RIEN ! Nous qui sourions, qui rions, qui pleurons, qui doutons… Nous ne sommes rien. On éduque les enfants, on soigne les vieux, on nettoie les rues, on tend la main, on traverse la méditerranée, on construit des maisons, on nourrit l’humain… Et nous ne sommes rien. Pourtant, nos cœurs résonnent. Le monde vibre. Il vibre de notre force si intense. Pleine de colère, de haine et d’amour. Et de tristesse.

D’une tristesse qui nous cloue au lit, qui nous rend agressif, qui nous ferait accepter n’importe quoi pour peu qu’on nous accorde un tant soi peu d’importance. Une tristesse insidieuse, qui se lit sur tous les visages, dans tous les regards. On est tristes parce qu’on a peur de l’avenir. Ce putain d’avenir. Quand on était gosse on rêvait d’un avenir de science-fiction utopique. On se disait que la vie allait pas nous décevoir. On pouvait toujours rêver à s’en sortir. Aujourd’hui, penser à l’avenir est un privilège. Quand nous sommes de ces gens qui ne sont rien, il faut penser à aujourd’hui. Demain c’est loin, et demain c’est sombre. D’où puiser notre espoir ? Dans une éducation nationale branlante qui ne remet jamais les chefs en question ? Qui n’enseigne rien d’autre que la servitude volontaire ? Comment pouvons nous avoir confiance en eux pour construire les adultes de demain ? On nous sert de l’angoisse, de la dystopie humiliante pour notre espèce comme si nous n’étions capables de rien d’autre que de se détruire. On nous rabâche, à quel point nous sommes tordus, cassés, monstrueux. Trouver l’espoir dans la politique ? Nous n’avons que trop conscience que lorsque la maison brûlera, ils empêcheront à tout prix qu’on nous porte secours.

Il ne nous reste rien d’autre que nous. Nos pairs. Il ne nous reste qu’à construire ces légendes pleines d’espoir pour continuer d’avancer. Parce qu’il y a les enfants. Et ils sont là, car un jour nous nous sommes aimés. Parce qu’un jour nous avons entraperçu un bout de ciel bleu et l’avenir nous a semblé brillant et nous avons fait l’amour et nous avons fait cet être humain. Ce petit d’homme qui fera vibrer la terre encore plus intensément. Son cœur résonnera en lien avec 7 milliards d’autres. Parmi eux, il reconnaîtra les siens. Jour après jour, il trouvera sa place dans la meute. Peut-être sera-t-il de ceux qui montrent les crocs quand on s’attaque à sa famille. S’il est de ceux-là alors nous aurons gagnés un camarade. S’il est de ceux qui se couchent, blessés, alors nous saurons le soigner. S’il est de ces traîtres qui attaquent leur propre troupe, alors nous apprendrons de nos erreurs, et il sera banni. Rien à craindre, tout à attendre. Tout à construire, tout à imaginer.

Leur construire une grande maison. Une grande maison aux milles pièces et aux milles habitants. Une grande maison pour jouer, pour s’y nourrir, pour y dormir, pour y réfléchir, pour y apprendre. Apprendre à vivre, à aimer, à respecter, à fabriquer, à détruire, à penser, à se protéger, à jouir, à se dévoiler, à parler.

Et puis surtout, apprendre à entendre ce léger bruit. Ce petit tremblement dans le sol. Ce monde qui vibre. Ces cœurs qui résonnent.

Walk on girl, the night is short.

walk in girl

 

J’emmerde les lâches, les menteurs, les fuyards, ceux qui te font te sentir seul, ceux qui trahissent l’amour, fiers de savoir blesser des ego déjà meurtris, vous n’êtes pas plus malin que les autres, vous n’êtes que des collabos, l’amour c’est la résistance, ton lien aux autres, au monde. L’amour c’est ta force, ta faiblesse, c’est ta seule raison d’être. L’amour c’est porter ton frère à bout de bras, c’est écouter pleurer ton amie, se donner la main dans la rue, jouer, sourire, crier, s’énerver. T’es pas malin parce que tu te venges sur les autres toute ta vie. T’es pas malin parce que tu méprises les gentils. Arrête de les détruire. Regarde les et prends des notes. Grandis. Évolue. J’emmerde les faux blessés. J’en ai bavé (pas vous ?), j’ai tant pleuré, vu des choses si dures. Je suis un cœur blessé. Mais je me servirai pas de mes cicatrices pour justifier quelconque crasserie. Parce que j’ai plus 5 ans. Parce que je suis pas une conne. Regarde autour de toi, le monde est si dur. Tu crois que ton ego vexé par un amour mal finit vaut quoique ce soit ? T’es rien, t’es seul. Tu brilles au contact de l’autre tu brilles parce que tu donnes, parce que tu montres tes faiblesses, tu brilles quand t’apprends. Tu brilles quand t’es un loup, pas quand t’es un chien.

Tu crois que t’as inventé quoi ? La subversion? Mais t’as rien inventé, tu te laisses juste soumettre. Soumettre par un cynisme qui a perdu tout son sens. Un cynisme qui glorifie les connards, les gens « forts » et « indépendants ». Mais on est entourés de gens seuls. T’es pas indépendant, t’es seul, t’as pas d’attache. Pas de racine. Les racines elles pourrissent au contact du mensonge. On va arrêter avec le mythe du self-made man ok? On va arrêter de dire aux femmes que l’amour c’est un boulet dont il faut se détacher pour accéder au bonheur ultime de pouvoir travailler, ouais? En fait on va arrêter de cracher sur l’amour. On va arrêter de lui donner mille formes dégueulasses. On va juste admettre que l’amour il est là, partout. Dans l’accueil des migrants, dans l’écoute sensible des enfants, dans un verre partagé ensemble, dans l’intimité de nos draps et dans nos gestes d’affections publics. Et c’est pas grave. C’est pas grave d’être un être aimant. Nous, les êtres humains, on n’est pas sales parce qu’on aime les autres. Au contraire, on est tellement beaux, parce qu’aimer c’est doux, et confortable, mais c’est aussi une raison de se battre. Tous les jours. C’est une raison de se lever. C’est une raison pour monter une association et aller donner à manger aux gens qui dorment dehors. C’est une raison pour péter des vitrines de banque, parce que merde. C’est une raison pour creuser la terre ensemble et planter des légumes. C’est une raison pour être dans l’illégalité, parce qu’il faut nourrir sa famille, rapporter des thunes à maman. C’est une raison pour réclamer la justice quand ton fils est tué par des flics. Putain l’amour c’est pas un sentiment petit bourgeois ok? Alors, je sais pas, on pourrait arrêter de se faire du mal. Peut-être. Parce que moi j’en peux plus. Je suis las, triste. Ça ne me fait plus rire. J’en ai marre d’entendre des histoires de cul dégueulasses, des histoires de gens qui s’aiment pas mais qui se baisent, parce qu’on a plus que ça, la drogue et la baise. Ah ouais, super. C’est tellement constructif. Le pouvoir n’a même plus à nous détruire, on le fait nous même. Il nous a donné la corde pour qu’on se pende; et nous on est montés sur notre petit tabouret, persuadés d’être vraiment très cool. J’en peux plus d’entendre ces histoires là, et j’en peux plus qu’on me les fasse subir, et qu’on les fasse subir aux gens que j’aime. Si vous voulez vous détruire, faites le entre gens cons. J’écris tout ça, mais finalement, j’ai pas envie de vous sauver. J’en n’ai plus envie. Je m’en fous, détruisez vous. Mais foutez la paix aux gens qui essaient. Aux irréductibles, qui portent leur sensibilité en bandoulière, qui parlent de leurs rêves, qui disent sans honte « j’ai mal au cœur ».

Je m’en fiche d’avoir l’air d’une petite blanche bourgeoise qui porte l’amour en étendard comme si elle était Gandhi. Parce que je suis une petite blanche qui vit sous le seuil de pauvreté, avec une histoire pas simple et que je crois à la violence révolutionnaire, comme je crois à l’amour révolutionnaire. J’ai pas honte d’être de celles qui aiment. Et je continue de marcher, parce que la nuit est courte.

Se réapproprier l’amour: à l’attaque les enfants!

Princess2

Je tiens à préciser qu’il ne sera pas ici question de l’hétéro-normalisation des relations ou de l’amour transgenre. Je vais faire un truc de fou, je vais parler des individus dans leur plus simple appareil : des corps avec des instincts, des émotions, des envies… Parce qu’en fait, il y a un petit truc qu’on oublie en ce moment : face à l’amour, on devient, tout simplement, tous apeurés. Plus largement, tout rapport d’humain à humain comporte sa petite dose de flippe, de gêne, de mal-être. Donc je vais pas m’intéresser à quelle case on doit cocher en fonction de quelle lutte personnelle vaginale ou de type pénis on mène dans sa sexualité et sa vie amoureuse. Perso, je mène déjà une lutte pour faire cesser les tremblements et la petite voix qui dit « tu crois qu’on t’aime bien? hahaha mais quel bon con tu fais », alors, bon, on y va doucement. Par contre, il sera un peu question des relations très très vites biaisées entre les filles et les garçons. Par exemple…

Mettons une petite fille autour de 8 ans, a qui on reproche déjà de vouloir séduire un homme d’au moins 30 piges, juste parce qu’elle s’est assise sur ses genoux dans la soirée, parce que j’sais pas, elle l’aime bien, il la fait rigoler. Du vrai reproche, visiblement ça méritait carrément d’entendre le mot « salope » attribuée à sa petite personne de 8 ans. Sur une échelle de 1 à 10, sachant que cette anecdote se mélange à un tas d’autres trucs (un quotidien familial, scolaire, culturel, etc), à combien estimez-vous l’impact d’une simple phrase sur son rapport au corps, à la séduction, la féminité, et surtout…les hommes? 8 ans et déjà le corps comme un problème, déjà les hommes comme une étrange figure bestiale.

Mettons un jeune ado, peu intéressé par les choses de l’amour, et dont les seules paroles paternelles sur le sujet seront : « j’ai pas le temps et l’argent pour les femmes ». Passons outre le peu d’estime personnel que s’octroie le dit pater; sachant que cette phrase se mélange à un quotidien à la petite fille susnommée, sur une échelle de 1 à 10, dans quelle mesure chacun de ces mots va-t-il ne rien apprendre du tout sur les femmes ou l’amour à ce jeune ado pubère? Ci-gît le rôle des adultes dans la passation de quelques clés de réflexions et de compréhension des rapports humains.

J’ai tout pleins d’exemples comme ça avec d’autres enfants et adolescents, mais je suis pas là pour dresser une liste exhaustive des maladresses adultes (ou de leur bêtise, c’est selon. Mais nota bene: je me garde bien ici de désigner des coupables, de blâmer quiconque. On réagit tous, d’autant plus en tant qu’adulte, avec ce qu’on a nous-mêmes intériorisés.)

Combien de paroles, de gestes, de produits culturels viennent s’immiscer dans la tête des enfants pour pré-formater leurs amours et leurs amitiés? De l’envie de séduire à la jalousie, des sentiments et attitudes, sommes toutes assez instinctifs, sont exaltés à l’envie dans leur forme les plus malsaines : l’envie de séduire devient un moyen unique de se rassurer et la jalousie pose comme ennemie toute personne avec un appareil reproducteur s’approchant de l’être possédé (parfois plus qu’il n’est aimé). Le corps devient une sorte de jouet mis en scène pour attirer le chalant. D’une personne à l’autre il peut être vaguement rangé dans un placard sous une couche d’objets inutilisés, ou bien au contraire posé sur un piédestal, observé sous toutes les coutures, malaxé, torturé, mis à l’épreuve en permanence, ou encore rejeté, méprisé, nié. Ils sont trimballés de lit en lit, ou privés de nourritures charnelles, rarement réellement attaché à l’esprit qui les fait se mouvoir, quand ils ne sont pas simplement animés par la peur.

La peur d’être seule, d’être laide, d’être bête, pas cultivée, de pas être drôle, de pas être courageuse, de pas en faire assez, jamais, d’être abandonnée, oubliée, ou détestée, moquée, mise de côté, la peur de se chercher, de pas trouver, de pas savoir s’exprimer, d’abandonner, d’être invisible, fade, de n’être rien pour personne.

Parce-que c’est ça, l’Amour. Tu sera quelque-chose pour quelqu’un, tu sera unique à ses yeux, il te trouvera belle, intelligente, drôle, tu sera tout son monde, l’étoile de ses yeux, sa raison de vivre, tu le fera vibrer. A tel point qu’il sacrifiera tout pour toi. Surtout ses amis. A quoi ils servent, finalement? Il a atteint son but vital, non? Il t’as trouvé. Et puis ses rêves, maintenant c’est avec toi. Avec toi, et ton ego, ton narcissisme. C’est toi, toi et lui. Vous. Vous allez fonder une famille, la famille c’est bien, c’est propre, c’est rassurant, c’est tout doux et confortable. La famille, ça te reconstitue, t’étais en pièces, et maintenant t’es toute engoncée dans tes responsabilités, dans ta petite vie quotidienne, alors tu risques plus de tomber en morceaux, même si, des fois…t’es un peu trop serrée.

La peur, la jalousie, l’envie, la possessivité, le narcissisme et l’égocentrisme, ce qu’on prétend vouloir faire disparaître chez le petit enfant, tout cela s’épanouit à merveille dans les méandres de la « relation amoureuse ». Un mélange explosif à faire maintenir dans un bon petit cadre, établit par des années de religion, de pouvoir politique et économique. Bien sûr que ce n’est pas comme ça partout, mais nous les occidentaux, on n’est quand même pas des animaux.

Aller, comme je suis super égocentrique, je vais encore parler de moi. J’ai jamais eu des supers histoires d’amour, c’était toujours un peu bancal, précipité, j’avais toujours peur de quelque-chose et une fâcheuse tendance à l’auto-sabotage. Cela dit, je suis jeune, ça a été mes années d’apprentissages et j’apprends encore aujourd’hui. C’est certes une seule personne qui a déclenché chez moi une avalanche de remises en question et de réflexions autour de l’amour, mais c’est un tas d’êtres humains autour de moi qui y ont apportés des éléments de réponses, et des formes de relations différentes. J’aurai jamais vraiment de réponse de la part de ce garçon, je ne sais pas ce qu’il aurait pu advenir de quoique ce soit, tellement j’étais paumée. Pourquoi? Parce que j’avais peur de ses attentes, et de pas pouvoir y répondre. J’ai douté de chaque parcelle de qui je suis, face à lui. Pour finir incapable d’articuler 3 mots. Outre ma responsabilité personnelle, j’ai eu des millions de discussions sur ce qu’est d’être amoureuse, qu’est-ce que c’est le lien amoureux entre deux personnes, comment il se vit si le couple n’est pas le modèle recherché? Puis de toute façon qu’est-ce que c’est le couple? Pourquoi notre société en est venu à le placer au-dessus de tout? Et l’amitié, c’est quoi si c’est pas de l’amour? (ah oui je sais, de l’amour.)

J’ai fini par donner une forme complètement irrationnelle à Mr truc, et à le tenir à distance au maximum, quite à continuer à me flageller, puisque, évidemment, si je ne suis pas capable d’avoir un homme dans ma vie, de quoi suis-je capable? Arrivée au bout de ce truc mal bricolé, j’ai soufflé un bon coup, et je me suis dit « putain mais là c’est n’imp’ en fait, tu vas te foutre des angoisses toute ta vie à attendre des trucs des autres et à te modeler selon les attentes qu’ils ont de toi? ». Bah, non, je vais pas faire ça. Tout comme j’ai pas le droit de placer des attentes dans un être aimé, il n’a pas le droit de placer ses attentes en moi. Personne ne vit pour s’accorder à l’image parfaite que vous vous êtes fait de la personne idéale. Seulement, difficile de pas exiger de quelqu’un et d’une relation ce que le monde qui nous entoure exige à notre place…

Plus haut, je parlais d’instincts. Un de nos premiers réflexes quand on est en période de sociabilisation, c’est d’aller jouer avec les autres. On attend rien d’eux. On est content, on joue. Parfois on joue ensemble des semaines, des mois puis des années, parfois on joue 1 heure et c’est bien assez. Pour avoir pas mal observé les enfants dans leurs jeux et leurs sociabilisations, ce qui rebute un enfant, c’est que l’autre en face attende de lui que le jeu se déroule de telle ou telle façon. Au contraire, il trouvera son compagnon de jeux dans la liberté qu’ils se laissent, dans la façon qu’a l’autre de se saisir de ses mots, de son imaginaire (mais le jeu et l’imagination sont les premières choses qu’on bride, de façon assez immédiate et radicale.)

On nous fait avaler sous tant de formes différentes le mythe d’un amour passionnel et romantique plein de rebondissements merveilleux, qu’on oublie de se poser 5 minutes pour se questionner sur tout ça. Interroger ce qu’on veut nous, plus profondément. Ça ne simplifie pas les choses, c’est sûr. J’aurais peut être laissé moins de place à mon côté névrosé si j’avais pas à ce point décortiqué les sentiments qui m’ont traversé, j’aurais peut être eu des relations plus fluides, plus « normales ». Un modèle de relation pour lequel j’éprouve un mélange d’amour/haine. Que j’ai expérimenté, et que j’ai observé autour de moi depuis toujours. Certains jours, je l’envie, pour son côté doux et confortable, mais je finis par me souvenir pourquoi je l’ai rejeté. Je me dis que je suis perdue, parce que je trouve pas de formes, de cadre, à donner à l’amour comme je voudrais le vivre. Mais c’est pas moi qui vais le définir, pas avec les codes qu’on m’a donné, ni avec ce qui m’entoure.

On aime répéter qu’il faut d’abord s’aimer soi-même avant d’aimer quelqu’un (et donc de s’engager, puisque nécessairement on ne peut penser l’autre que dans la façon dont on peut se l’approprier), on rappelle moins que l’être humain est un animal qui réagit à son environnement. S’aimer soi-même et aimer autrui ne seraient qu’une responsabilité individuelle comme une autre, des choses de l’esprit. Tu n’aimes pas qui tu es et tu n’arrives pas à être sereine dans tes relations aux autres? Mais enfin, ça n’a rien à voir avec le fait qu’on vit dans une société anxiogène, au sein de laquelle tout est fait pour tuer l’esprit de communauté, et où l’argent va conditionner jusqu’au fait que tu puisses manger tous les jours! Pourquoi l’amour ne pourrait pas parfaitement s’épanouir en ces temps d’anomie totale? T’as qu’à méditer le matin, répéter trois fois dans le miroir que t’es quelqu’un de bien et puis c’est tout. Bon, t’as pas le temps ni l’énergie parce-que tu travailles 35h par semaine, et que tu dors mal donc t’arrive pas à te concentrer, et tu sais pas comment tu vas payer ton loyer…mais fait un effort aussi.

On nous conte l’amour libre à la Sartre et de Beauvoir… On nous souligne rarement qu’ils avaient tout deux largement les moyens d’entretenir leurs amants et maîtresses, comme ils avaient les capacités de remises en question du modèle en place. Bien sûr qu’il faut avoir le courage de ses sentiments, mais au-delà de ça, il en faut aussi les conditions de vie. Je ne suis certainement pas en train de dire que l’amour est un sentiment petit bourgeois. Au contraire, je n’envie pas les formes monstrueuses des relations humaines en cages dorées. J’envie la sérénité d’esprit et de corps que peut offrir un environnement où s’épanouissent les rencontres, les créativités, les hurlements de joie, les palabres, les sons, les corps… L’apaisement de savoir que mes pairs et moi, on pourra manger tous les jours, dormir au chaud comme se reposer dehors, tout le reste de notre vie.

Ici, la nuit, on ne voit même plus les étoiles. On est si lourdement attachés au sol, alors qu’on ne met même plus les mains dans la terre. On se contente de ce qui nous est proposés pour s’aimer. Des carrés, du gris. On croit qu’à se faire du mal, à blesser nos chairs, on ira à l’encontre des codes. Alors qu’on va qu’à l’encontre de notre animal social, du petit gosse en nous qui dit comme ça « t’es belle », qui te prend la main pour aller jouer. Ça n’a toujours été que ça, te prendre la main, et aller jouer.

Aux enfants des étoiles

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« Je veux une famille normale ». J’ai voulu ça aussi. J’ai voulu des parents pas séparés, ou du moins qui n’habitaient pas à 800km de distance l’un de l’autre. Une culture comme les autres, et des vacances au ski en Février. Faire les magasins régulièrement et avoir une maison meublée par ikea. C’était pas ça, une famille normale ?

A bientôt 24 ans, et avec la possibilité de prendre du recul sur cette période de ma vie, je prends conscience de tout ce que ma famille déséquilibrée et instable m’a apportée, et sur ma capacité à la résilience,  sur la façon dont cela m’a préparé à tout ce que notre environnement d’aujourd’hui nous met dans la gueule. Je suis pas infaillible, des fois je suis trop naïve, mais quand je me retourne sur mon passé, j’me dit que j’ai une sacrée force au fond de moi, que je puise nécessairement dans certains souvenirs, heureux ou non, parce que c’est des moments que j’ai surmonté, jamais vraiment seule.

Alors j’lui ai dit « Y a pas de famille normale, tu sais, y en n’a pas. Je connais pas une seule famille, avec un papa et une maman, qui soit à 100% heureuse et sans souci. Je sais que tu en entends parler partout, et que tu penses que c’est nous les anormaux. Mais tu sais, y a des familles sans papa, y a des familles sans maman, y a des familles avec deux mamans, et des familles avec deux papas, et y a des gens leur famille c’est leurs amis. La famille c’est tout ceux que tu vas rencontrer dans ta vie et qui vont faire un bout de route avec toi. » Elle m’a répondu Je sais. C’était un je sais qui voulait dire « je sais mais… »

Puis j’ai ruminé, pendant des jours. Elles sont où, les œuvres culturelles qui parlent de ça aux enfants? Pendant combien de temps on va leur faire croire que la norme c’est la famille nucléaire et rien d’autre? Alors oui, oui je sais çaévolueenfinarrêtederâler. Et oui je sais, les ptits gosses sans papa, sans maman, faut aussi leur montrer ce que c’est un papa ou une maman, pour qu’ils puissent se construire une figure pat/maternelle. J’en ai bien conscience d’autant plus que je suis confrontée plutôt de près à ce problème.

Mais ici c’est de l’homogénéité des œuvres culturelles proposées aux enfants dont je veux parler. Je pense aux petits cœurs des gamins qui sortent d’une salle de ciné avec l’impression qu’il leur manque quelque-chose, et qu’ils avanceront donc toute leur vie avec un vide permanent à leur côté. Un vide qu’on leur rappellera constamment. J’imagine qu’on s’accommode de ce rappel quotidien. Mais, ces enfants-là, des fois, on devrait pas…leur parler d’eux? De ce qu’ils vivent? Qu’ils soient dans des familles monoparentales, en foyer, dans des familles pauvres… On devrait pas, des fois, se saisir de leur vécu pour leur donner de la force? Non seulement leur donner de la force, mais également leur faire savoir que leur présence au monde n’est pas invisible ou embarrassante. Ne pas raconter leurs histoires, c’est comme leur dire: ta vie n’a pas vraiment de poids ici, tu sera tout au plus un figurant dans la vie d’un autre.

Au-delà de ça, le fait que l’industrie culturelle s’accroche à ce point-là à un modèle familial (majoritairement blancs, de classe moyenne, hétérosexuels et monogames) traduit une certaine déconnexion des créateurs, ainsi qu’une forme d’acharnement face à une société qui évolue, au sein de laquelle notre rapport à l’autre devient de plus en plus abstrait. J’y vois parfois des gens désespéramment accrochés à une réalité qui se délite. Le modèle familial traditionnel chrétien, il fait plus rêver grand monde, en plus d’être en parti responsable de tout ce qu’on se prend aujourd’hui dans la tête. Ben…oui. A propos de la pauvreté des communications et de la privation culturelle qui s’installent de plus en plus, le psychiatre Tony Laine avance :

Alors qu’il y avait au sein de la famille élargie, des possibilités variées de communication pour le jeune enfant d’une manière ou d’une autre, dans la famille nucléaire, s’est réduit considérablement le champ de la transmission mythique de l’histoire familiale qu’on peut appeler micro-culture (…)  Il ne s’agit pas de pleurer sur la disparition de la famille élargie, mais si nous laissons vacante la place qu’occupait cette microculture dont la particularité est qu’elle repose sur la transmission par la parole entre deux sujets humains, nous faisons courir des risques assez considérables aux enfants qui resteront démunis des bases nécessaires à l’accès au savoir et à la culture.

Doublement responsable donc: à la fois de l’amenuisement des rapports de communications, et de l’intériorisation de l’autorité qui empêche l’individu de se solidariser avec autrui et de construire une histoire commune (hé ouais je l’ai dit la famille nucléaire c’est néfaste à « la lutte » voila, bon). N’oublions pas que la « famille » comme on nous la vend, c’est aussi le milieu parfait pour que le libéralisme s’épanouisse en renfermant des groupes d’individus sur des valeurs conservatrices: assimilation des différents formes d’autorités, patriarcat (oui j’ai dit le mot en P), patriotisme….

Je pense également que réside chez ces créateurs, une non-prise de risque total. Non pas seulement dans les œuvres pour enfants: dans ce qui est proposé aux adultes et adolescents, difficile de parler d’amour dans les milieux défavorisés. Bah oui, c’est plus simple de raconter une histoire d’amour quand les individus concernés ont pleinement le temps d’être autocentré, n’ont pas de soucis à payer leur loyer et peuvent manger au restaurant quand ça leur chante. Je crois que le problème est le même pour parler de l’enfance. Comment ne pas tomber dans le pathos ou la dénonciation facile quand les protagonistes sont coincés entre différentes strangulations qui empêchent la sérénité d’esprit et des relations? Comme le dit si bien (ironiquement obviously) Marjanne dans Persepolis: l’amour est un sentiment petit bourgeois. Ou plutôt, il est un sentiment qui s’épanouit sainement dans un environnement qui le permet. On répète à l’envie qu’il faut s’aimer soi-même avant d’aimer quelqu’un, mais on oublie de préciser qu’il faut les conditions de son amour-propre.Et cela commence dès l’enfance.

Et apprendre à s’aimer passe aussi, en partie, par les représentations que l’on nous renvoie de nous-mêmes. On n’apprend pas sans autrui, et on n’évolue pas sans s’emparer de l’image en miroir qui nous est proposé.

Après, peut-être que le problème le plus profond, c’est l’accaparement de l’industrie culturelle par une classe homogène composée majoritairement de blancs CSP++ et qui n’a pas eu la nécessité de remettre en question tous les cadres qui lui on été imposés. Ou alors, encore plus profondément, c’est peut-être l’industrialisation de la culture en général. Don’t know.

 

Alors, beaucoup d’amour pour les œuvres sur cette liste non-exhaustive et pour l’instant très réduite.

  • Sunny, Taiyou Matsumoto
  • Amer Beton, Taiyou Matsumoto
  • Steven Universe, Rebecca Sugar
  • Le Monde de Dory, studio Pixar
  • Ma vie de Courgette, Claude Barras
  • Le chant de la mer, Tom Moore
  • On my Block, Lauren Iungerich, Eddy Gonzalez, Jeremy Haft*
  • Mommy, Xavier Dolan
  • J’ai tué ma mère, Xavier Dolan

 

*imparfaite par certains côtés, mais qui fait déjà beaucoup.